L’agriculture biologique peut-elle nourrir le monde ?

L’agriculture biologique est souvent accusée de rendements insuffisants, et serait donc incapable de nourrir le monde sans recours aux produits de synthèse. Pourtant des études récentes montrent qu’un système agricole 100 % bio pourrait répondre aux besoins alimentaires mondiaux, à certaines conditions. Savoir si l’agriculture biologique peut nourrir le monde dépasse donc le simple débat techniquec’est un véritable choix de société. 

fleur d'amandier

Rendements agricoles en bio : à regarder selon les territoires

Le principal argument avancé contre l’agriculture biologique concerne ses rendements, généralement inférieurs de 8 à 25 %, voire 30 à 40 % selon les cultures, par rapport à l’agriculture intensive. Pris intrinsèquement, cet écart alimente l’idée que le bio ne pourrait pas assurer la sécurité alimentaire mondiale. Or, cette lecture mérite d’être fortement nuancée selon les contextes géographiques. Dans les pays industrialisés, où l’agriculture conventionnelle bénéficie d’un fort niveau d’intrants, l’écart est réel. En revanche, dans de nombreux pays en développement, l’agriculture biologique affiche des rendements supérieurs aux pratiques agricoles traditionnelles, souvent peu mécanisées et pauvres en intrants. Par ailleurs des études scientifiques, dont une recherche européenne de référence publiée en 2017, montrent qu’il est possible de nourrir jusqu’à 9,7 milliards d’êtres humains en 2050 avec un système agricole 100 % biologique.

L’agriculture biologique : un avantage face au dérèglement climatique

Au-delà des rendements bruts, l’agriculture biologique se distingue par sa résilience face au changement climatique. Les sols riches en matière organique, caractéristiques des systèmes biologiques, présentent une meilleure capacité de rétention de l’eau, ce qui permet de limiter les pertes de rendement en période de sécheresse. En outre, des pratiques comme l’agroforesterie, qui associe arbres, cultures et parfois élevage sur une même parcelle, augmentent la biomasse totale produite, protègent les sols de l’érosion et renforcent la stabilité des systèmes agricoles à long terme.

Réduire le gaspillage alimentaire et les protéines animales pour augmenter l’agriculture bio

Nourrir le monde grâce à l’agriculture biologique implique une transformation globale de notre système alimentaire, au-delà du seul mode de production. Deux leviers majeurs sont indispensables : 

Réduire le gaspillage alimentaire

Aujourd’hui, près d’un tiers de la nourriture produite dans le monde, soit environ 1,3 milliard de tonnes par an, est perdue ou gaspillée. Une réduction de moitié de ce gaspillage permettrait de compenser largement la baisse de rendement associée au bio.

Rééquilibrer les régimes alimentaires

Environ un tiers des terres cultivées mondiales est actuellement destiné à nourrir le bétail. Pour que l’agriculture biologique nourrisse durablement l’humanité, la consommation mondiale de produits d’origine animale (viande, produits laitiers) devrait être divisée par trois, libérant ainsi des surfaces agricoles pour l’alimentation humaine directe.

Fruits séchés

Surfaces agricoles et gestion des ressources : des marges de manœuvre
réelles

Les scénarios prospectifs indiquent qu’un passage au 100 % bio nécessiterait 16 à 33 % de surfaces agricoles supplémentaires. Ce chiffre reste compatible avec la réalité foncière mondiale : près de 60 % des 4,2 milliards d’hectares de terres cultivables ne sont aujourd’hui pas exploités, sans qu’il soit nécessaire d’empiéter sur les forêts ou les zones protégées.

La principale contrainte concerne l’azote, indispensable à la croissance des plantes. En l’absence d’engrais de synthèse, le système pourrait être limité au-delà de 60 % de surfaces biologiques si aucune adaptation n’est mise en œuvre. La solution repose sur le déploiement massif des légumineuses (trèfle, luzerne, pois, féverole), capables de fixer naturellement l’azote de l’air et de restaurer la fertilité des sols.

Nourrir le monde en bio : un choix de société

Nourrir la planète grâce à l’agriculture biologique ne constitue pas seulement un défi agronomique. Il s’agit avant tout d’un choix politique, économique et culturel. Cela implique de reconnaître et de valoriser les services écosystémiques rendus par l’agriculture — biodiversité, qualité de l’eau, stockage du carbone — au-delà de la seule logique de productivité à court terme. L’agriculture de précision, lorsqu’elle est mise au service de systèmes biologiques, peut également contribuer à optimiser les ressources sans recours à la chimie.

L’agriculture biologique peut donc nourrir l’humanité de manière durable, saine et résiliente, à condition de passer d’une logique de domination du vivant à une cohabitation intelligente avec les écosystèmes.