Hydrologie régénérative : restaurer le cycle de l’eau face
aux sécheresses et aux inondations
L’hydrologie régénérative propose une nouvelle façon de répondre aux crises de l’eau qui s’aggravent avec le changement climatique. Plus qu’une technique, elle transforme notre rapport au cycle de l’eau, en zones rurales comme urbaines. Elle invite à passer d’une logique d’évacuation rapide des eaux pluviales à une culture de l’infiltration, du stockage naturel et du soin porté aux paysages.
L’eau n’est pas un problème à évacuer
« L’eau a été perçue comme un problème en milieu agricole et urbain depuis plusieurs décennies. Et on a tout organisé pour accélérer son évacuation. Cette politique d’évacuation rapide est devenue problématique », analyse Simon Ricard, ingénieur, spécialiste de l’hydrologie régénérative, co-gérant de PermaLab et fondateur de l’association Pour Une Hydrologie Régénérative. En effet avec l’expansion des villes et la transformation des paysages agricoles, l’aménagement des territoires, la volonté d’évacuer l’eau pluviale le plus vite possible s’est accrue. Mais cette organisation de l’écoulement des eaux a modifié les cycles naturels et fragilisé les écosystèmes. Aujourd’hui, nos territoires fonctionnent comme de vastes systèmes de drainage. L’eau de pluie s’écoule rapidement vers les rivières et les océans, sans avoir le temps de s’infiltrer dans les sols ni de recharger les nappes phréatiques. Cette accélération du cycle de l’eau provoque des effets en apparence paradoxaux : multiplication des inondations lors d’épisodes pluvieux intenses et aggravation des sécheresses en période estivale. Simon Ricard rappelle que ces évènements sont liés : « Ces phénomènes sécheresse-inondation sont les deux faces d’une même pièce : la dégradation des cycles de l’eau dans les territoires. »
La méthode RISED : les fondements de l'hydrologie régénérative
Pour restaurer les cycles naturels de l’eau, une nouvelle approche a émergé dans les années 2010 : l’hydrologie régénérative. Elle repose sur une vision systémique qui vise à rétablir la fonctionnalité naturelle des écosystèmes. L’hydrologie régénérative permet de répondre simultanément à de multiples enjeux : favoriser la recharge des nappes phréatiques, prévenir les sécheresses pédologiques, limiter l’érosion et les coulées boueuses, atténuer les crues, réduire les risques d’inondation, soutenir le débit des cours d’eau en période d’étiage, diminuer les besoins en irrigation, améliorer la qualité de l’eau et favoriser la biodiversité.
Pour atteindre ces objectifs, elle s’appuie sur cinq principes clés regroupés dans l’acronyme RISED :
Ralentir
Freiner l’écoulement des eaux de pluie entre l’endroit où elles tombent et leur arrivée dans les rivières et les océans.
Infiltrer
Permettre à l’eau de pénétrer dans les sols afin de recharger naturellement les nappes phréatiques.
Stocker
Conserver l’eau et l’humidité dans les sols grâce aux zones humides et aux micro-aménagements paysagers (mares, bassins, sols).
Évapotranspirer
Favoriser le rôle des plantes qui renvoient l’eau vers l’atmosphère. Elles contribuent à réguler le climat local et à créer des îlots de fraîcheur.
Diversifier les paysages
Restaurer la complexité écologique des territoires afin de renforcer leur résilience face aux aléas climatiques.
Cette approche repose sur le triptyque : sol, arbre, eau, véritable fondement du cycle de l’eau et de la robustesse des écosystèmes. Un sol vivant doit agir comme une éponge naturelle capable d’absorber d’importants volumes d’eau. Les arbres renforcent cette régulation : ils stabilisent les sols, favorisent l’évapotranspiration et contribuent à l’équilibre thermique des milieux. Une approche innovante mais fondamentale que l’hydrologue suédoise Malin Falkenmark a contribué, dans les années 1990, à populariser à travers la notion d’« eau verte ». Elle a modifié notre compréhension du cycle de l’eau. Longtemps, on a imaginé un cycle simple : l’eau s’évapore des océans, se condense dans l’atmosphère, tombe sous forme de pluie sur les continents, puis retourne à la mer par les rivières et les fleuves. Or, les recherches montrent qu’une part importante des pluies continentales provient de l’évapotranspiration de l’eau par les sols, les forêts et la végétation, qui renvoient continuellement de l’humidité vers l’atmosphère. La scientifique suédoise avait résumé ses recherches par « l’eau est le sang de la biosphère ».
Agriculture et zones urbaines : l’hydrologie régénérative est tout terrain
L’hydrologie régénérative peut se déployer dans tous les types de territoires et à différentes échelles. Elle s’intègre naturellement aux pratiques agricoles qui prennent soin du vivant, comme l’agroécologie et l’agriculture régénérative. Dans ces dynamiques agricoles, elle peut se traduire par :
- La création de baissières et de fossés en courbes de niveau
• L’implantation de haies multifonctionnelles
• La restauration de mares et de zones humides
Ces aménagements renforcent la fertilité des sols, améliorent la résilience des cultures et favorisent la biodiversité.
En zone urbaine, l’hydrologie régénérative s’inscrit dans le concept de « ville éponge ». Le principe consiste à désimperméabiliser les sols et à créer des espaces capables d’absorber et de gérer l’eau de pluie grâce à :
- La végétalisation des parkings et des cours d’école
• La création de jardins de pluie et de noues paysagères
• Des espaces verts multifonctionnels (par exemple des terrains de sport capables d’absorber temporairement des épisodes d’inondation sans perturber la ville)
Il serait toutefois simpliste d’opposer ville et campagne. L’échelle la plus pertinente reste celle du bassin versant. Un bassin versant est un territoire naturel délimité par des crêtes et des reliefs dans lequel toutes les eaux de pluie s’écoulent vers un même cours d’eau, lac ou mer situé en aval. Cette approche permet de coordonner les actions entre agriculteurs, collectivités, villes, forestiers et gestionnaires des milieux naturels.
Hydrologie régénérative : dépasser les solutions techniques de court terme
Or face aux tensions sur la ressource en eau, certaines réponses privilégient des solutions techniques comme la construction de retenues d’eau ou de bassines d’irrigation. Si ces dispositifs peuvent répondre à certains besoins agricoles, l’hydrologie régénérative alerte sur le risque de maladaptation lorsqu’ils deviennent l’unique réponse. Simon Ricard insiste sur la nécessité d’une transformation globale des paysages : « Si on met trop de moyens sur les solutions techniques de court terme et pas assez sur la transformation du paysage, cela sera insuffisant. L’enjeu, c’est de mettre beaucoup de moyens sur l’évolution de nos paysages au sens large. » L’objectif n’est donc pas uniquement de stocker l’eau, mais de restaurer les cycles naturels qui permettent sa régénération.
Hydrologie régénérative : un enjeu écologique, agricole et sociétal
Régénérer le cycle de l’eau, c’est restaurer la vitalité des territoires, soutenir la biodiversité et sécuriser la production alimentaire. C’est également un investissement rentable sur le long terme, capable de réduire les coûts liés aux catastrophes naturelles. L’hydrologie régénérative rappelle une évidence : il ne suffit plus d’économiser l’eau, il faut restaurer les conditions naturelles qui permettent son renouvellement. Comme le résume Simon Ricard : « Économiser l’eau dans le désert, ça ne va pas transformer le désert. L’enjeu, c’est de transformer le désert. »
